Journal de Bord

- Train de la littérature Europe 2000 -

Nicolas Ancion

 

Vendredi 2 juin 2000 - Bruxelles

Je ne suis pas un grand voyageur. Pas le genre de type qui prépare son sac des jours à l'avance, le passeport en bandoulière avec les Traveller's cheques et l'appareil photo. Pas du tout. Dans trente-six heures j'atterrirai à Lisbonne et je n'ai pas encore descendu la valise du dessus de la garde-robe. Je n'ai pas regardé l'itinéraire dans un atlas routier, je n'ai fait aucun exercice d'assouplissement et, à vrai dire, je n'ai pas même réfléchi à ce qui m'attendait à la descente de l'avion.

Je pars la tête vide.

Je n'attends rien.

C'est comme ça que j'aime vivre, c'est comme ça que j'aime voyager. Les oreilles à l'affût, le cerveau comme une éponge pour absorber tout ce qui bouge et tout ce qui vit. Je suis comme un gosse qui va monter pour la première fois dans les montagnes russes. Ça va bouger dans tous les sens, il y aura des paysages, des villes et des gens qui ne ressemblent en rien à ce que je connais. Rien que de l'inconnu. Exactement ce qu'il faut pour générer les sensations les plus fortes.

Je vois le Train de la littérature Europe 2000 comme un gigantesque train fantôme. Je suis prêt à m'asseoir dans le wagonnet et à ouvrir grand les yeux. A tout avaler sans mâcher. Le ventre noué, la bouche béante dans les descentes; les yeux plissés, les mains cramponnées au siège dans les montées interminables.

Il y a tout de même quelques choses que je sais déjà. Le train part le 4 juin 2000, de Lisbonne, au bord du Tage. Il arrivera à Berlin, le 17 juillet, six semaines plus tard, après avoir traversé le Portugal, l'Espagne, la France, l'Allemagne, la Pologne en courant, la Lettonie, l'Estonie, la Lituanie puis la Russie, la Biélorussie et l'Allemagne après un nouveau passage en Pologne. A bord du train : 104 écrivains issus de tout le continent européen. Depuis l'Islande jusqu'à la Turquie, de la Russie au Portugal :45 nationalités différentes! Pas moins de 57 langues! Des grandes et des petites : de l'allemand, de l'anglais, du français, du russe, mais aussi du basque, du catalan, du luxembourgeois, de l'estonien, du hongrois ou encore du rhéto-roman, qu'on ne parle que dans un tout petit bout de Suisse. Si la tour de Babel s'est effondrée : quelqu'un a dû récupérer les briques et les embarquer dans le train. Espérons qu'à l'arrivée on parvienne à construire un petit abri de jardin avec les matériaux qui restent.

D'autres choses que je sais encore : nous nous arrêterons dans des villes tout au long du trajet. Pendant une journée ou deux, pour rencontrer les habitants, pour faire la fête autour des gares et des livres. Quelques événements que l'on nous annonce : une fanfare dans la gare de Lisbonne, la canicule à Madrid, du vin à Bordeaux, un marché de poètes à Paris, la rencontre des Flamands et des Espagnols à Lille, une mosaïque aux quatre coins de Bruxelles, une expo universelle à Hanovre, une fête dans la gare de Vilnius, un festin populaire dans les rues de Riga qui portent le nom d'un poète,  des journées qui durent vingt-trois heures à Saint-Petersbourg, une célébration du Millénaire au coeur de Moscou, des balades poétiques au coeur de la vieille Varsovie pour aboutir, à bout de souffle, les valises usées, dans Berlin sous le soleil.

Berlin. C'est de là que l'idée est partie, il y a plus de cinq ans. Le rêve fou de mettre sur pied le premier projet culturel qui réunisse tous les pays de la grande Europe. Un projet qui permette la rencontre de toutes les singularités, des langues et des mots, un projet qui invite au voyage et tisse un réseau culturel à travers le continent. Sans dépendre ni des institutions européennes officielles ni des états nationaux. Un réseau qui repose simplement sur les amitiés et les liens qui se nouent au long du voyage.

Dans trente-six heures, avec Kamiel Vanhole, qui représente les lettres flamandes, nous atterrirons à Lisbonne pour rejoindre la gare où le train nous attend. Je dois encore préparer mes bagages; je vous laisse. Comme je ne pourrai pas vous envoyer les gares, ni les sourires et les villes, je vous enverrai des mots chaque samedi. Quelques mots de cette Europe qui naît et qui se laisse traverser. Comme un livre que l'on dévore de la première à la dernière page.

 

 


Vendredi 9 juin -Madrid

 

" Je crois que l'Europe est un continent qui restera longtemps à découvrir ", c'est avec cette pensée que José Saramago, Prix Nobel portugais de littérature, nous a souhaité bon voyage. Et il ajouté que Lisbonne était un excellent point de départ pour une expédition de découvertes. Après tout, c'est de là que les bateaux sont partis vers l'ouest et revenus par l'est, pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, prouvant à l'univers entier que la terre est aussi ronde qu'un pois chiche.

Nous voici donc enfin réunis. Chauves, chevelus ou barbus, chenus ou bedonnants. Le sourire aux lèvres, nous voici au bord du Tage, prêts pour le départ. Nul d'entre nous ne sait ce que nous allons découvrir au long de notre route: ni le Yéti ni la pierre philosophale, mais des villes et des gens. Et cela a commencé dès la première seconde.

Lisbonne et sa lumière chaude, ses tramways en bois, ses pavés noirs et blancs minuscules, les bougainvillées en grappe sur les murs couleur sable, les arbres chargés de fleurs bleues, l'odeur de vanille qui s'échappe en courant des pâtisseries, les escaliers de pierre et les maisons qui s'entassent.

Ville paisible, ville de campagne presque, où l'on grimpe à pied d'une colline à une autre, où la foire du livre s'étend dans un parc immense, en plein air, sous un soleil rond comme un jus d'orange bien frais. Lisbonne, ville de poésie.

L'image la plus fort que je garde du voyage jusqu'à ce jour : une soirée de lecture au dessus de la ville, dans la cour d'une école de cirque : le Chapitô. La chaleur était retombée, l'haleine de l'océan troublait les feuille d'un arbre coincé entre les salles de répétition et le café. Des auteurs des quatre coins du continent étaient assis autour de petites tables en fer, le regard perdu sur le panorama splendide : des milliers de toits de tuiles, le Tage, le ciel rougeoyant qui annonce la fin de la journée. Et dans ce décor exceptionnel, quatre voix de jeunes poètes se sont succédées. Quatre voix du nord dont les sons et les rythmes ont résonné sur cette terrasse comme autant de chants terriblement humains. Cascade de sons humides et scintillants, dans le souffle d'un poète suédois; tempête de mots hachés et saccadés comme une course de voiture déglinguées au milieu du désert : l'enthousiasme contagieux d'un poète hollandais.

Cette première soirée de lecture fut le premier moment de rencontre, un instant de partage où les mots et les voix se sont fait entendre sans barrière, suivant le rythme naturel de la parole poétique, calme et enragé à la fois. Nous n'avons rien compris à la plupart des textes qui étaient lus, bien entendu, mais nous avons été traversés par une émotion qui n'aurait pu se dégager en nul autre endroit de manière aussi belle et puissante.

Deux jours plus tard, il a bien fallu quitter Lisbonne, monter dans un vieux train espagnol, toutes fenêtres ouvertes, dans la moiteur ensoleillée du matin. Le train a démarré sous l'oeil rond et béat des caméras de télévision. Des gens sur les quais nous faisaient signe. Une balayeuse noire en tablier jaune, tout sourire, secouait la main et offrait un regard plein de sympathie à chaque auteur penché à la fenêtre.

Douze heures de trajet pour rejoindre Madrid. Canicule. Fracas des roues sur les rails surchauffés. Arrêts pendant des heures au milieu de la campagne sans pouvoir descendre. Convoi non prioritaire, nous libérons le passage pour les trains réguliers. Nous avons tout notre temps.

Ce n'est pas le cas des journalistes et des équipes de télévision qui se pressent entre les sièges. Vous ouvrez votre carnet de note, ils vous filment. Vous vous écroulez de fatigue, ils vous filment. Vous lisez, vous discutez, vous mangez, ils vous filment. Le train de la littérature est aussi un événement médiatique.

Quelques images que je garde du trajet : un repas secoué par les cahots du train, tandis qu'une plaine désertique défile derrière les vitres. Une cigogne sur la cheminée d'une gare. Trois vieux hommes tapant le carton à l'ombre d'une maison blanche perdue au milieu des collines.

Nous voici à présent à Madrid. A mi-chemin entre le sauna et la fourmilière. Néons sur les façades, publicités de cinéma géantes peintes à la main, embouteillages à toute heure, terrasses à l'ombre où l'on partage des petits bouts d'Europe comme on reconstituerait les morceaux d'un miroir brisé. Ville de tumulte, ville carrefour. Chaque rencontre est une porte qui s'ouvre sur un univers tout proche et totalement inconnu. Croates, Danois, Maltais, Basques, tous les écrivains du train sont les inconnus du Nord-Sud Express.

Il nous reste cinq semaines pour les découvrir.

 

 

Vendredi 16 juin 2000 - Madrid

 

Que de chemin de fer parcouru depuis la semaine dernière !
Je vous ai quittés à Madrid et voici que je boucle mes bagages dans un hôtel de Lille. Le temps passe, les souvenirs nous submergent.

Dans la capitale espagnole, les tuiles s'abattaient sur le train comme les sauterelles sur l'Égypte : la moitié des auteurs logeaient à 15 kilomètres de la ville et, à cause d'une grève de car, ne pouvaient rejoindre le centre qu'en taxi. Un Roumain s'est fait détrousser par trois femmes dans un parc à côté du Prado en plein après-midi, tandis qu'un Estonien écrasait la monture de ses lunettes. Cela ne l'a pas empêché d'écrire, dans un joli poème, que la soupe espagnole était tellement délicieuse qu'elle était devenue un peu lui et que lui-même s'était senti devenir un peu soupe espagnole. Tout cela démontrant que l'humour et l'autodérision sauvent de tout. Même des insomnies ferroviaires, sans doute.

Nous avons en effet quitté la ville à la tombée du jour dans un splendide train orange qui avait dû fêter ses vingt ans au cours de la décennie précédente. Voitures de première classe, compartiments couchettes. Évier escamotable, échelle amovible, vase de nuit encastré qui se déverse automatiquement quand on le range : du formidable travail d'ingénieurs alliant avec brio ingéniosité et inconfort. Certain m'ont dit ne pas avoir trouvé le sommeil. Pour ma part, j'ai ronflé comme un bienheureux. Jusqu'à la frontière française où, dans la brume du matin qui se lève, nous avons grimpé à bord d'un TGV flambant neuf, qui nous a conduits de San Sebastian à Bordeaux.

Étape intermédiaire. Presque pas de présentations publiques, mais une succession de réceptions arrosées de vins exceptionnels et de buffets plantureux. Comme celle offerte par la mairie de la ville ou par les propriétaires du château Smyth-Laffite, un couple d'anciens champions de ski aussi vignobles que généreux. Mais le sommet du séjour restera la visite du domaine de Malagar, où François Mauriac écrivait ses romans catholiques au milieu des vignes et des vergers. Masure exceptionnelle où nous avons improvisé, en fin d'après-midi et en toute intimité, un récital de poèmes en toutes langues sur une charrette rouillée. Dans notre dos, le soleil déclinait; dans sa tombe, Mauriac constatait que, même dans le jardin des maisons les plus austères, il suffit de quelques mots et d'un peu d'enthousiasme pour installer la fête.

C'est le même TGV qui nous a menés de Bordeaux à la gare Montparnasse à Paris. La plupart d'entre-nous attendions l'arrivée dans la ville lumière comme un gosse reste éveillé pour un feu d'artifice. Nous n'avons pas été déçus. Sous le soleil qui ne nous quitte quasi plus depuis Lisbonne, la métropole a dévoilé quelques lieux magnifiques, comme le Palais-Royal, où nous avons été accueillis par le Ministre de la Culture dans trois salons splendides, dont un décoré des murs au plafond par Alechinsky. Comme le magnifique hôtel de la Société des Gens de Lettres aux jardins si accueillants. Comme le Cabaret sauvage, un chapiteau circulaire, abritant un parquet de bois et une ambiance d'enfer, qui a fait danser le train jusqu'au milieu de la nuit. Il y en a eu pour tous les goûts, pour toutes les couleurs et dans tous les lieux : rencontres à la Maison de la Poésie, à la Maison des Écrivains, débats au Centre Pompidou ou au Goethe Institut. Le tout culminant en un bouquet final au Marché de la Poésie. Les voix des poètes résonnèrent fort tard, sous le regard orangé des deux tours de l'église Saint-Sulpice, à l'abri des feuilles de marronniers. C'est promis, on reviendra.

Les décors se succèdent, les lectures restent les moments de rencontre les plus intenses.

Ce matin, après une courte nuit, nous avons quitté Paris pour Lille à bord de notre TGV. Nous attrapons le rythme. Nous nous imprégnons des lieux, nous nous laissons imbiber de leur atmosphère mais nous ne nous pouvons nous attarder. A peine sommes nous tombés sous le charme d'une ville qu'il nous faut la quitter. C'est notre lot et nous ne nous en plaignons pas. Il en est de bien plus pénibles.

Ce week-end nous serons en Belgique. Après l'accueil chaleureux que nous avons reçu en France, il faut espérer que l'arrêt à Bruxelles sera un moment tout aussi exceptionnel de fêtes et de rencontres. N'hésitez pas à venir nous rejoindre. La littérature est une maladie contagieuse, nous sommes porteurs du virus et nous ne rêvons que de contamination.

 

Vendredi 23 juin 2000 - Malbork

 

Faut-il vraiment parler de Bruxelles? Comment trouver les mots pour décrire la ville assiégée par les supporters suants, les rues bouclées par les forces de l'ordre derrière les chevaux de frises et les ruées de hooligans furieux au milieu de la nuit ? J'ai eu honte de ma ville. Honte des hommes, de leur lâcheté qui les pousse à se fondre dans la masse pour commettre les actes les plus bas. Honte des discours politiques qui prétendaient que le pire avait été évité, comme s'il pouvait y avoir pire chose que des milliards d'argent public investis dans une gigantesque beuverie violente et dans la répression policière. A l'heure où 58 réfugiés trouvaient la mort dans un container, cuits à la vapeur comme des entrées chinoises, parce que notre monde de consommation leur semble moins misérable que le leur. A l'heure où l'accès à l'eau potable est un luxe réservé aux riches de la planète. A l'heure où une partie toujours plus importante de la population de nos pays n'a plus droit au travail. Du pain et des jeux, m'a-t-on appris à l'école, voilà qui suffit à apaiser les foules. Je n'ai vu que des foules furieuses ou abruties. Et des pays qui se replient imbécilement sur leur fierté nationale. On serait en droit d'attendre un peu mieux de notre Europe à l'aube du troisième millénaire.

Autant dire que le train a été secoué par l'étape bruxelloise. Peur de rentrer à l'hôtel, contrôles de police, tapage nocturne, ce n'est pas un hasard si les moments les plus réussis du week-end furent ceux qui se déroulaient dans des lieux idylliques et paisibles comme le jardin de la Librairie des Etangs, au coeur de la verdure, sous le soleil de juin, ou les discussions dans le parc du Botanique.

Mais notre voyage est tout en contrastes. Après Bruxelles l'écorchée, nous avons rejoint Dortmund l'aseptisée. Rues nettoyées à la brosse à dent, comme l'a très justement observé Kamiel Vanhole, ville entièrement reconstruite après la seconde guerre mondiale. Plane, moderne, ensoleillée et prospère, en plein coeur de la Rhur, Dortmund ressemble plus à Genève qu'à Seraing. Cela ne nous a pas empêché de visiter des lieux industriels recyclés : une cokerie devenue réserve naturelle, où les plantes envahissent les tuyauteries rouillées; une ancienne mine réhabilitée en musée d'art contemporain. Cela n'a pas empêché les écrivains d'organiser un euro 2000 miniature, un match de football à 7 contre 7. Les pays nés de l'ex-Yougoslavie unis contre le reste du continent. Résultat : 5 à 3. Même dans un pays déchiré, l'union fait la force. Mais nous avons aussi vu défiler huit mille policiers sous un soleil de plomb, sans un bruit, venus manifester leur solidarité avec trois de leurs collègues abattus dans une fusillade. Le deuil impose le silence, mais le monde continue sa course. Le train aussi, puisque nous avons rejoint Hanovre et la monumentale Expo 2000.

Autant dire qu'une journée complète n'a pas suffi à voir la moitié du quart de ce que nous aurions voulu visiter. A peine avons-nous eu le temps d'admirer le pavillon hongrois en forme de gigantesque vase en bois, le labyrinthe suisse, le village du Yemen avec son souk et ses chaises hautes. Nous avons admiré les jolis os de Lucy, notre lointaine ancêtre, dans le pavillon éthiopien, où nous avons appris qu'une maladie qui ravage l'Afrique chaque année pourrait être soignée sans problème, grâce à un médicament tout simple, à base d'une plante locale, mais qu'aucune firme pharmaceutique ne souhaite commercialiser, puisqu'il n'y a pas de profit à faire. Et les autorités éthiopiennes cherchent en vain l'argent nécessaire pour produire le médicament. Bien différent du pavillon belge qui, en dehors d'un très joli résumé interactif de la culture de la Communauté Wallonie-Bruxelles, se contente de faire la publicité des sociétés qui ont financé le pavillon. Est-ce bien le rôle de l'Etat d'aider les entreprises multinationales belges à l'origine mais aujourd'hui universelles comme les bénéfices qu'elles engrangent à vendre leur soupe à travers le monde? C'est pour la Flandre que l'outrage semble le plus flagrant : pas un mot sur la culture ou la géographie de la région, juste du baratin économique pour attirer les investisseurs. Nous sommes l'un des seuls pays qui tolère la prostitution en vitrine, nous avons aussi le seul état qui étale les cuisses de ses entrepreneurs plutôt que l'âme de ses habitants.

Heureusement que notre communauté a tout de même jugé bon de parler de bande dessinée, de chanson, d'architecture ou de peinture. Je ne serais pas fier d'être Flamand à Hanovre. Mais la meilleure carte de visite pour la Belgique, c'est le palais des utopies, imaginé par François Schuiten. Une véritable plongée dans l'imaginaire de l'humanité, depuis la foi qui guidait les peuples aux quatre coins du monde aux alentours de l'an mil jusqu'aux rêves utopistes qui ont traversé l'humanité depuis la nuit des temps. On se promène dans des décors somptueux et envoûtants, comme cette représentation du paradis terrestre sur le mode de la tarte tatin et du miroir: ce que vous croyez être au sol pend au dessus de votre tête. Le paradis n'est donc qu'une illusion? Ensuite plongée à rebours dans le siècle à venir, laissant libre cours à l'imagination concrète et subtile du dessinateur architecte (bagues de crédit, pour payer en une poignée de main; évolution parallèle d'Aix-la-Chapelle dans un cas prospère et écologique dans l'autre individualiste et dévastée; savons intelligents; jeux en réseau; carrelage barbapapa qui prend la forme que vous souhaitez, bijous holographiques qu'un appareil émet autour de vos oreilles).

J'ai eu la chance de lire une nouvelle en français dans le stand de la compagnie de chemins de fer allemande, sous une gigantesque carte du pays où l'on voyait circuler les trains de minute en minute. La traduction allemande du texte était projetée sur un mur blanc. L'impression de lire dans un aéroport, pour des gens de passage recrus de fatigue.

Quoi qu'il en soit, le message humaniste de l'Expo 2000 est clair : le futur devra passer recourir aux énergies renouvelables et à la mise en commun des ressources si l'humanité ne veut pas transformer la planète en enfer terrestre. Nous avons à présent quitté Hanovre. Le train nous a entraînés de l'autre côté de l'ancien rideau de fer, et nous avons au passage aperçu Berlin où nous arriverons le 14 juillet. Je ne crois pas aux présages et aux signes du destin, mais lorsque les douaniers ont arrêté notre convoi à la frontière polonaise, un orage a éclaté. Des trombes d'eau se sont abattues sur les voies. Ici s'arrête l'Europe de l'Ouest. Ici s'arrête le soleil. Nous faisons étape à Malbork et tout semble déjà différent. L'anglais n'est plus la langue universelle, les militaires ont porté nos valises, les rues étaient désertes et sombres à 10 heures du soir, comme si Malbork était un village perdu dans la campagne, le soleil s'est levé à 3h30 du matin, et cela ne fera qu'empirer à mesure que nous monterons au nord. Nous allons visiter le château des chevaliers teutoniques, puis assister à un tournoi de chevalerie. Nous avons abandonné le 21e siècle et le futur à Hanovre, nous partons à la rencontre du passé. Ces aller et retour incessants tissent la toile d'un présent aussi dense que passionnant.

 

Suite du journal : depuis Tallinn jusqu'au bout du voyage

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